SPLEEN IV
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;
Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;
Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D'une vaste prison imite les barreaux,
Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,
Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.
- Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l'Espoir,
Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.
1. Situation :
Baudelaire, à partir du milieu du XIXème siècle, met en forme le
style qu'est le symbolisme. Il en est le maître incontesté, et Rimbaud ira même
jusqu'à le qualifier de " dieu ". Baudelaire crée donc cette école
nouvelle, mais est encore grandement inspiré par le romantisme dont il
s'inspire. Le symbolisme est l'extériorisation de ses sentiments. Baudelaire,
et ce texte le prouve encore, possède une vision platonicienne de l'univers.
Ici, Baudelaire exprime le " Spleen ", écrit en 1857. Ce texte
exprime le mal de vivre, l'ennui, la neurasthénie. C'est une angoisse.
Le poème étudié est un poème formé de 5 quatrains, en alexandrins.
Baudelaire exprime ici son angoisse, mais l'exprime à sa façon. On peut alors poser la problématique suivante : " Comment le mal peut-il être transcendé en fleur et s'inscrire dans un poème Baudelairien ? " Pour cela, on utilisera 3 axes, qui sont :
· Le tableau d'une dépression,
· la peinture de l'angoisse,
· l'apogée de la crise.
afin de répondre à la problématique.
3. Commentaire :
Axe 1 : Le tableau d'une dépression :
1. La Lenteur :
On remarquera premièrement une lenteur rythmique, avec l'utilisation du
tétramètre sur l'ensemble du texte. Il est régulier, de marche et de mise en
place, associable à un défilé. Le poète a voulu allonger le temps, par une
lenteur envahissante qui étale la première phrase sur les quatre premiers
quatrains, afin de créer une attente, une tension.
2. La progression :
On remarquera une progression sensible dans la mutation des pronoms :
l'expérience est partagée, et on tombe vers un aveu d'intimité. C'est
le passage de l'humanité au poète. Le sort du poète semble encore plus
désespéré que celui de l'humanité. Ce sort est vécu beaucoup plus intensément
par Baudelaire.
Au vers
18-20, on relèvera " mon ", qui désigne le poète.
De
plus, l'enterrement spécifié à la fin du texte peut très bien être le sien.
Cette progression
incertaine mêlée à la lenteur apporte au poème l'angoisse que Baudelaire lui
confère, lui et ses idées.
Axe 2 : Peinture de l'angoisse :
1.
La Tristesse :
La mélancolie, la tristesse, le désespoir et la détresse sont exprimées par un
choix de couleurs, entre autre, avec la dominance du noir tout le long du
texte, et qui clôture même ce poème, en un mot final et sombre. Dans
ce tableau macabre, l'auteur évoque plus particulièrement la tristesse, qui est
la traduction littérale du mot " Spleen ". On relèvera des termes, un champ
lexical de la tristesse, avec des mots comme " gémir, ennui, triste,
affreux, corbillards, pleure ", . L'auteur,
triste, se sent alors enfermé dans son malheur, qu'il exprime alors avec une
absence de liberté.
2.
L'absence de liberté :
On ressent un très grand enfermement du paysage intérieur et extérieur, d'où
l'image de la prison exprimée en une métaphore filée : c'est une aliénation. Cette
métaphore se poursuit dans les 3 dimensions :
-
le ciel, avec la comparaison à un couvercle, symbolisant un cercueil, et l'image
de " se cogner la tête à des plafonds pourris ", -
la terre, avec le " cachot humide ", donc l'enfermement, qui amène
vers une bassesse de l'humain, et le terme " au-fond ", -
les latéraux, avec les " murs ", " les filets ", et les
traînées verticales de la pluie symbolisant les barreaux d'une prison, au 2ème
paragraphe avec tout de même un renforcement grâce au mot " barreaux
". Baudelaire
ne se contente plus de décrire mais de peindre.
Cette absence de liberté amène l'angoisse au sens propre.
3.
L'angoisse :
De
nombreuses images, comparaisons et allégories font basculer le lecteur vers une
atmosphère fantastique, angoissante. Cette
angoisse est introduite, dans les 3 dernières strophes avec la notion de
claustrophobie inhérante à la précédente référence. Cette
claustrophobie est vécue grâce à l'image de la " chauve-souris qui se
cognee à des plafonds pourris ".
Au 5éme paragraphe, les sons
longs en " en " et " on " éternisent l'angoisse.
Au
vers 15, par exemple, " esprits errants " est une image dépréciative
qui s'y rapporte.
L'oxymore
" jour noir " transforme peu à peu cette angoisse en un ersatz
d'apocalypse. Les allégories comme " Espérance, Espoir, Esprit ",
avec une majuscule, sont des principes inhérants aux hommes. Cela exprime donc
ici la misère morale, l'angoisse. Cette claustration angoissante, sensation
morbide, avec l'accentuation de la mort à la fin cache derrière ce décor sombre
le cheminement du poète et des hommes.
Axe 3 : Apogée de la crise :
La crise atteint ici son apogée, et nous voyons un apocalypse naissant, et l'effondrement des valeurs du poète.
1.
L'apocalypse :
Cet apocalpse se structure en 2 temps
- le
temps sonore : le poète recherche ici la cacophonie par de très divers sons
désaccordés.
Le hiatus entre autres est synonyme de laideur, avec " affreux hurlement
".
On remarquera aussi une diérès à " opiniâtrement ", sur le " a
", que Rimbaud voit noir.
Les assonances en " i " imitent le bruit strident des cloches.
Les allitérations en " k, l, s, r " à la 4ème strophe sont imitatives
du bruit des cloches, bruit strident des " cloches qui sautent ", et
avec le mot " furie ", caractérisent les sorcières, harpies de la
mythologie grecque, d'où le mal, un apocalypse bondissant uqi envahit
allègrement le texte.
- le temps visuel : on remarquera une cessation de musique, avec l'arrivée d'une laideur visuelle. Le " long corbillard " est cette image de mort et de fin terrestre qui envahit le texte.
2.
L'effondrement des valeurs du poète :
Le poète est donc ici perdu et trahi, seul.
Conclusion
Globale :
Pour
traduire le " Mal de vivre ", le poète a exprimé la déchéance humaine
à travers un décor macabre triste, cloitré et angoissant, lent.
C'est la description de l'état du Spleen, d'autant plus dure que le salut est
absent. L'Homme est condamné à rester dans cet état. Cette dureté justifie le travail poétique plus fort, car seule la poésie peut
transcender ses barreaux.
Ce texte construit d'un bloc sur une métaphore illustre parfaitement le
symbolisme et les sentiments qu'affectionnait Baudelaire.
Ce style recherché fera de lui une référence et un initiateur du genre.
Par oral, Jeudi 7 Juin 2007 à 00:00 GMT+2 dans LA POÉSIE BAUDELAIRIENNE (article, RSS)





