LE LOUP ET L'AGNEAU
Nous l'allons montrer tout à l'heure.
Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure.
Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
- Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d'Elle,
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
- Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
- Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?
Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère.
- Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
- Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un des tiens :
Car vous ne m'épargnez guère,
Vous, vos bergers, et vos chiens.
On me l'a dit : il faut que je me venge.
Là-dessus, au fond des forêts
Le Loup l'emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.
En moins de trente vers et sans un détail inutile, La Fontaine fait, dans le Loup et l'Agneau le récit
d'une rencontre - dont l'issue ne laisse aucun doute - entre un loup affamé et
un agneau naïf.
Mais ce récit prend une portée universelle, exemplaire : au delà de la violence
des rapports de force dans le monde - ce qu'il est convenu d'appeler la loi
naturelle, selon laquelle les loups mangent les agneaux -, La Fontaine décrit
ici le comportement odieux de celui qui, non content d'exercer sa violence sur
plus faible que lui, prétend la justifier par des arguments spécieux, inverse
les rôles et se prétend victime pour pouvoir être bourreau. Oubliée la loi
naturelle... nous sommes ici dans l'artifice, la duplicité des comportements de
l'homme avec son semblable, dont un auteur latin disait : L'homme est un loup pour l'homme.
Chaque personnage développe ici à sa façon son argumentation : avec mauvaise
foi pour le Loup et avec une vraie candeur pour l'Agneau. En confiant à des
animaux la mission de représenter la violence odieuse, La Fontaine donne à sa
fable toute sa portée et nous permet de transposer sa leçon dans le monde
humain.
I. L'argumentation du Loup.
En plaçant la morale de la fable en tête de son récit, La Fontaine supprime
tout suspense quant à l'issue inéluctable de l'affrontement entre le Loup et
l'Agneau. Tout est joué d'avance dans ce "procès" (v.29) truqué dont
les méthodes expéditives semblent annoncer les tristes procès des pires régimes
totalitaires et policiers avec leur chef d'accusation inventé, leur
intimidation des victimes, leurs faux témoignages.
On ne comprend pas pourquoi le Loup cherche tout au long de son argumentation à
justifier l'exécution de sa proie, en déguisant son véritable motif, à savoir
"la faim" (v.6), et en se posant en victime qui exige réparation de
son offenseur. Il y a ici un renversement de situation assez stupéfiant et pour
lequel le Loup déploie des trésors de rhétorique et de mauvaise foi,
brutalement, sans la moindre mise en garde.
1) Des
arguments matériels...
C'est d'abord un fait matériel qu'il reproche à l'Agneau : "troubler [son]
breuvage" (v.7). Le chef d'accusation est présenté dans son évidence et
c'est sur les circonstances annexes du crime - l'identité des complices - que
porte l'interrogatoire : "Qui te rend si hardi [...] " Le Loup
n'attend pas la réponse de l'Agneau : il l'a déjà condamné sans appel, comme le
marque le futur : "Tu seras châtié"(v.9). L'asyndète (on attendrait :
tu seras donc châtié) lie encore plus étroitement accusation et exécution.
L'accusation conciliante de l'Agneau et les arguments matériels irréfutables
qu'il oppose sont balayés par le Loup qui nie l'évidence, comme s'il n'avait
pas entendu la justification de l'Agneau : il reprend, mais sous une forme plus
ramassée et plus hargneuse - en trois mots : "Tu la troubles" -, son
accusation du vers 7.
2) ... aux assertions calomnieuses
Puis il quitte le domaine des préjudices matériels qu'il prétend subir ici et
maintenant pour lancer une autre accusation.
Elle est formulée d'une façon toujours aussi catégorique par un péremptoire
"je sais" mais le Loup n'apporte pas la moindre justification à son
affirmation ; il quitte désormais le domaine des faits et du présent pour
invoquer de prétendues assertions calomnieuses ("tu médis")proférées
dans le "passé" (v.19). C'est donc ici un délit d'opinion qui est
reproché à l'Agneau.
Le Loup se comporte comme le ferait l'agent d'une police politique dans un
régime dictatorial qui prétend interdire à la population victime de ses
exactions de se plaindre des sévices dont elle est victime : souffre et
tais-toi et même, si besoin est, bénis ton tyran…
Les dénégations de l'Agneau
ne décontenancent pas le Loup. Il n'abandonne pas le chef d'accusation mais en
modifie les circonstances : l'Agneau devient ici, avec ses semblables,
l'instigateur d'une conspiration anti-Loup (la conspiration, c'est l'obsession
de tous les pouvoirs tyranniques...) dans un drôle de monde à l'envers réinventé
par le Loup où les agneaux et les moutons règneraient sur un peuple de
"bergers" et de "chiens" - c'est ce que sous-entend la
reprise du possessif "vos" du vers 25... Mais il ne révèle pas ses
sources ou ne donne pas ses "indics": il se contente d'une formule
indéfinie ("on me l'a dit")
Les hypothèses et les rectifications successives que le Loup s'obstine à
apporter ("ton frère", "quelqu'un des tiens" ou un membre
du prétendu pacte anti-Loup, "vous, vos bergers et vos chiens")ne
sont pas le signe que le Loup est aux abois - loin de là. Cette résistance
inouïe l'exaspère et ne fait que renforcer son désir d'en finir avec lui. On
remarque que c'est lorsque ses accusations sont le plus dénuées de fondement
qu'il est le plus catégorique, multipliant les liens de cause à conséquence
("donc" à deux reprises, "car")
4) Des valeurs aristocratiques
Enfin - comble de la
mauvaise foi dans ce monde absurde - pour justifier son crime, le Loup, comme
un héros de tragédie, revendique des valeurs aristocratiques : l'atteinte à son
honneur, à sa réputation ("il faut que je me venge" v.26).
II. L'argumentation de l'Agneau
L'argumentation de l'Agneau
est à l'opposé de celle du Loup. En nombre de vers, elle équivaut à peu près à
celle du Loup mais la répartition des répliques est bien différente. L'Agneau
essaie de répondre à trois reprises aux menaces du Loup.
1) Une petite plaidoirie, des éléments à décharge
La première fois (v.10-17),
il construit une vraie plaidoirie. Sans agressivité, avec une politesse
respectueuse, il s'adresse au Loup à la 3e personne, reconnaît sa
toute-puissance ("Sire", "Votre Majesté"). Il n'aborde pas
la question immédiatement mais essaie de calmer le jeu. Puis, à partir du vers
14, il fait appel naïvement à l'objectivité du Loup pour qu'il reconnaisse que
les lois de la physique le disculpent. Il énumère tous les éléments à décharge
("dans le courant", "plus de vingt pas au-dessous") ; il en
tire enfin fermement les conclusions, en redoublant le lien de conséquence ("Et
que par conséquent, en aucune façon").Ses dernières paroles :
"troubler sa boisson" font écho à l'accusation du Loup
("troubler mon breuvage") et il pense avoir ainsi démontré clairement
son innocence.
2) Protestation d'innocence vaine
Sa deuxième réplique est beaucoup plus courte : deux vers seulement. Peut-être
sent-il déjà l'inutilité de sa résistance ? Il donne à sa protestation
d'innocence la forme d'une question - sûrement pour ne pas braquer davantage le
Loup contre lui. L'impossibilité matérielle lui constitue pourtant un alibi
imparable : "je n'étais pas né". Et en rappelant son extrême
jeunesse, "je tète encore ma mère" (v.21), il met en avant,
implicitement, sa complète incapacité de nuire.
Sa dernière réplique, sous la forme de quatre monosyllabes, est à peine esquissée.
L'Agneau ne cherche plus à construire son plaidoyer, il perd pied devant les
attaques hargneuses du Loup qui lui confisque la parole
III. Des personnages vivants
Dans sa dédicace "A
Monseigneur le Dauphin" du premier recueil des Fables, La Fontaine
rappelle le principe qui inspire les fables et surtout les siennes : "Tout
parle en mon ouvrage [...]. Je me sers d'animaux pour instruire les
hommes".La réussite des fables de La Fontaine tient à ce que ses animaux
sont humanisés, mais cette métamorphose s'inscrit toujours dans la logique de
leur nature, de leur physique, de leur comportement animal, ce qui rend encore
plus convaincant le passage du récit à la leçon morale qu'on peut en tirer.
1) Des animaux ?
a)
Le cadre naturel
Dans la fable, les deux animaux sont d'abord présentés dans un milieu naturel,
"Dans le courant d'une onde pure" (v.4), plus suggéré que décrit par
des détails pittoresques : La Fontaine se sert ici de termes d'une grande
simplicité et aux sonorités pleines de douceur, de fluidité... Le décor est
réduit au minimum : à la fin de la fable, il est seulement fait mention des
"forêts" où le Loup entraîne l'Agneau et qui pourraient figurer les
coulisses où, loin du regard des spectateurs et par souci des bienséances,
s'accomplissent les actions sanglantes dans les tragédies classiques !
b) La réalité animale
Seule la majuscule à leur nom les caractérise et les distingue, leur done un
statut particulier dans leur espèce. La réalité animale de chacun des deux
protagonistes est rappelée par des traits peu nombreux mais qui vont à
l'essentiel : pas de description encore une fois, mais le Loup est une bête
"cruelle" poussée par "la faim", l'Agneau "tète"
sa mère et vit au milieu des "chiens" et des "bergers".
2) Des
hommes ?
Ce sont ces quelques caractéristiques animales qui servent à La Fontaine en quelque sorte d'armature pour développer, par les propos que tient chacune, un caractère propre qui correspond à leur apparence et à leur comportement.
a)
Le caractère du Loup
Ce sont leurs paroles qui les peignent en profondeur et nous y adhérons
d'autant mieux qu'elles correspondent parfaitement à ce que leur aspect et leur
comportement animal laissaient attendre. Le Loup se comporte en prédateur,
soumis à ses instincts, à sa "faim", à ses pulsions agressives et
cruelles : son discours est plein de menaces - "Tu seras châtié" -,
d'affirmations sans fondement.
b) Le caractère de l'Agneau
L'Agneau est un être tout d'innocence - ne dit-on pas "doux comme un
agneau "? -, de bonne foi et de douceur qui s'exprime sur un ton déférent
et respectueux. Le lecteur a d'autant moins de peine à passer du monde animal
au monde humain que La Fontaine nous y prépare. Quand l'Agneau s'adresse au
Loup comme un modeste sujet à son roi ("Sire","Votre
Majesté").La Fontaine nous invite à voir derrière le récit animalier les
rapports de force de la société humaine du XVIIe siècle.
c) La "leçon"
morale
Le lecteur du XXIe siècle dépasse ce contexte historique, transpose ce récit
dans le monde contemporain : il reconnaît derrière le Loup et l'Agneau des
individus qu'il côtoie, élargit la fable à des situations qui dépassent les
simples rapports individuels, pour y retrouver le reflet des relations
internationales lorsque des superpuissances agressent de petits états dont les
richesses naturelles les rendent aussi appétissant qu'un agneau dodu...
Dans cette fable qui fait désormais partie de notre imaginaire, la Fontaine ne
nous donne ni leçon de vie, ni conseil pratique : c'est un simple constat -
"La raison du plus fort est toujours la meilleure" - mais que la
forme catégorique de l'affirmation ("toujours", le présent de vérité
générale) semble interdire de contester... A chacun de tirer pour sa propre
survie, de cette conception bien pessimiste des relations humaines, les
pratiques, les précautions qui s'imposent. Certes les sociétés modernes et
démocratiques s'efforcent en permanence de réguler les rapports entre les
hommes et de protéger les droits du "moins"fort par des lois, des
contre-pouvoirs, des instances de contrôle qui n'existaient pas du temps de La
Fontaine.
Par ailleurs, il convient de relativiser le pessimisme de La Fontaine, qui
n'était pas - tant s'en faut - un misanthrope... et quelques-unes de ses fables
célèbrent des valeurs positives comme l'amour (Les deux pigeons) et l'amitié
désintéressée (Les deux amis).
Par oral, Mercredi 4 Juillet 2007 à 03:13 GMT+2 dans LES FABLES DE LA FONTAINE (article, RSS)





